Agathe était seule sur la jetée. Une pluie fine avait chassé les promeneurs. Assise au bout du ponton, elle laissait ses jambes pendre dans le vide, glissées sous la barre d’appui du garde-corps. La pluie ruisselait sur son ciré, mais elle s’en moquait. Il pleuvait souvent ici, dans cette petite ville au bord de l’océan. Pourtant, aujourd’hui, la jetée était déserte. Peut-être étaient-ils tous à la veillée. Celle qu’elle avait fuie.
La marée commençait à remonter. L’eau, encore lointaine, léchait doucement le sable gris, agitant les algues gisant là et laissant son écume comme seule trace de son passage. La prochaine vague l'effacerait, comme si rien ne s’était passé. L’océan avalait tout sans rien rendre, pensa Agathe. Elle s’appuya contre le garde-corps, s’agrippant aux barres froides. Ses yeux suivaient l’eau qui montait inexorablement. Et ses souvenirs la submergèrent.
Cela avait commencé comme un jeu anodin, alors qu'elles n'étaient qu’enfants. Un jeu inventé par leurs parents pour apaiser les disputes, les discipliner gentiment. Mais aujourd’hui, le jeu avait pris fin.
Agathe avait deux grandes sœurs, Marie et Judith, l’aînée. Plus grandes de seulement quelques années, mais pas suffisamment pour que l’une ait de l’autorité sur l’autre. Alors elles se chamaillaient pour un peu tout. Souvent des broutilles, et surtout pour l’affection de leurs parents. Un jour, une dispute fit rage, pour une breloque — Agathe avait perdu le souvenir exact de ce dont il s’agissait — aucune ne voulait laisser la victoire à l’autre. Leurs cris étaient de plus en plus forts, et stridents. Leur père surgit, fatigué par ces bagarres enfantines, et de sa grosse voix, d’une seule phrase, il rétablit le silence :
— « Qui sera l’heureuse élue de mon cœur ? »
Telles des obus, les trois sœurs levèrent leur main, frétillant et se donnant des coups de coude, et recommencèrent à crier :
— « MOI, MOI, non MOUAHHH ! »
Leur père reprit par-dessus ce nouveau tumulte :
— « Qui sera l’heureuse élue pour venir se promener avec moi sur la jetée ? Celle qui mettra ses chaussures le plus vite. »
Marie gagna ce premier jeu. Puis leur mère reprit :
— « Qui sera l’heureuse élue pour lécher le fond du bol du gâteau au chocolat ? Celle qui m’aidera à faire la vaisselle. »
Agathe remporta cette manche. Judith détestait faire la vaisselle, aucune récompense n’aurait été suffisante.
Ainsi tout avait commencé. C’était simple, presque innocent.
Les filles avaient été hameçonnées rien qu’en entendant "heureuse élue de mon cœur". Il y avait toujours une récompense et une tâche emmêlées dans la phrase :
— « Qui sera l’heureuse élue pour s'asseoir à côté de papa (ce qui était un des gros sujets de dispute) ? Celle qui aura les meilleures notes à l’école. »
— « Qui sera l’heureuse élue pour brosser les cheveux de maman ? Celle qui coupera le gazon du jardin. »
Prises au jeu, elles s’étaient approprié la formule. Entre elles, les défis devinrent plus absurdes, plus cruels parfois.
— « Qui sera l’heureuse élue pour avoir la plus grosse part de gâteau ? Celle qui sautera le plus longtemps à cloche-pied. »
— « Qui sera l’heureuse élue pour choisir le film à la télé ? Celle qui avalera une sardine entière. »
Judith, la plus intrépide, proposait les défis les plus fous : marcher sur la main courante de la jetée, pêcher le plus gros poisson, embrasser un crapaud… Agathe sourit à ce souvenir idiot.
Judith avait tendu un crapaud trouvé dans les bois.
— « Qui l’embrassera ? »
Marie n’avait pas hésité. Résultat : des boutons autour de la bouche pendant deux semaines. Elles avaient ri. Beaucoup. Mais Marie avait gagné les tickets de fête foraine de ses sœurs, elle n’avait pas pu résister à la tentation. Marie adorait les manèges.
Comme une traînée de poudre, le jeu prit de l’ampleur. Les cousins, les grands-parents s’y étaient mis. Et puis il y eut la fois où leur cousin Bruno lança :
— « Qui sera l’heureuse élue pour m’embrasser ? »
Oubliant de préciser la récompense. Pour lui, il était la récompense. Quand il s’était avancé, lèvres tendues et yeux fermés, Judith l’avait giflé avec une telle force que le bruit avait résonné dans toute la maison. Puis elle l’avait embrassé sur la joue. Les filles avaient éclaté de rire, mais Bruno, humilié, s’était enfui en pleurant et les injuriant, elle et leur jeu stupide. C’était il y a plusieurs années. Il n’avait plus jamais voulu jouer. Jusqu’à la semaine dernière.
Si seulement elles n’avaient pas ri, ou si Judith ne l'avait pas giflé, ou si seulement elles n’avaient jamais joué à ce jeu. Voilà les pensées qui traversaient Agathe, car ce n’était pas un accident qui avait emporté Judith. L’heureuse élue avait été avalée par son jeu préféré. Agathe regarda avec tristesse les flots qui recouvraient maintenant les mollusques accrochés aux pylônes. Des formes sombres dansaient sous l’eau. Des poissons, ou peut-être Judith ? Peut-être était-elle devenue sirène, toute verte et recouverte d’écailles, libre de nager dans le monde entier. Son corps n’avait jamais été retrouvé.
Agathe laissa remonter son dernier souvenir.
Marie et Judith étaient à côté d’elle sur le sable, regardant les bateaux au loin. Judith se rêvait au bord d’un voilier.
— « Un jour, je serai l’heureuse élue et je voguerai autour du monde », s'exclama-t-elle.
— « Cela pourrait être demain », répondit une voix derrière elles.
C’était Bruno. Son père lui avait offert un bateau pour ses 18 ans. Ils avaient toujours eu plus d’argent de ce côté de la famille. Bruno profitait de la moindre occasion pour pavaner.
— « Qui sera l’heureuse élue pour venir faire un tour sur mon voilier ? Ce sera celle qui nagera en premier jusqu'à la bouée. »
Il désigna la plus éloignée, bien au-delà de la jetée, là où les courants étaient les plus forts.
— « Tu es fou ! C’est impossible. Cette bouée est hors limite et tu le sais, c’est trop dangereux », lui cria Marie. « On n’a même pas le droit d’aller à la première, je te rappelle. Il est interdit de dépasser la jetée. Les courants sont trop forts. Et puis, je croyais que tu ne voulais plus jouer à notre jeu stupide. »
Judith, elle, n’était pas restée pour écouter sa sœur argumenter. Elle s’était précipitée à l’eau. Elle voulait tellement partir en mer. Et puis, elle était bonne nageuse. Mais personne ne nageait au-delà de la jetée, ce n’était pas pour rien.
Marie et Agathe hurlèrent de toutes leurs forces, lui ordonnant de revenir. Elles lui trouveraient un autre voilier. Que ce jeu était stupide, sans intérêt… qu’il était temps d’arrêter.
Le jeu s'arrêta bien ce jour-là, emporté avec Judith par les flots de l’océan, sans jamais interrompre leur va-et-vient, sans jamais rendre le corps de l’heureuse élue.