Un nouveau rivage

 
Le rythme de la tortue

"Petit pas de Tortue" - Aquarelle et crayons de couleur - Novembre 2024 @gentesia



Peshka allait avoir 12 ans aujourd’hui. Et elle n’avait toujours pas choisi. Il ne lui restait pourtant que peu de temps : selon la tradition, elle devait se décider au plus tard ce soir, jour de son anniversaire. Sauf qu’elle n’y arrivait pas.
Elle connaissait pourtant la légende de la tortue Narak. Ses parents la menaçaient sans cesse : « Si tu ne choisis pas le son de ta voix, la Tortue Narak viendra te chercher. Elle t’enfermera dans le silence pour l’éternité ». Selon les versions de l'histoire, les sans-voix étaient condamné·e·s à errer dans le monde sans jamais revoir leurs proches, avalé·e·s par la tortue ou emprisonné·e·s dans sa carapace. Peshka ne se souvenait plus trop des détails. Juste du poids de la menace. Et que pour déjouer la tortue maléfique, il était important de suivre la tradition. Avant la fin de sa 12ᵉ année, l’enfant devait choisir une des deux voix.


Sa sœur avait choisi très tôt, plus par peur de la tortue que par conviction. Mais Peshka, elle, aimait s’amuser avec sa voix, avec tout son corps. La bouche n’était pas le seul orifice à faire du bruit. Elle tapait des pieds, claquait ses mains sur son torse, ses cuisses, ses joues… Elle inventait son propre langage, une symphonie de sons, remplaçant des mots par des bruits. Mais dans sa tribu, il n’y avait que deux voix possibles, un seul langage. Personne ne voulait comprendre Peshka. Elle subissait réprimandes, colères et silences. Mise à l’écart, elle n’arrivait pourtant pas à se défaire de ses jeux vocaux. Elle avait pourtant essayé.


Il y avait l’Akut, la voix de l’air : fine, claire. Celles et ceux qui choisissent ce timbre deviennent chanteur·euse, danseur·euse, proches des oiseaux et des singes. Ou guérisseur·euse·s, cultivateur·trice·s, car les plantes sont une de leurs spécialités. La désobéissance est le plus grave des péchés pour les Akuts, qui infligent les plus sévères punitions.

Shadid était l’autre voix. Elle vient du son de l’eau et des rochers. La force étant le premier de leurs attributs, les tâches ardues leur sont attribuées. Protecteur·trice·s des traditions, souvent prêtre ou professeur·e, mais aussi bâtisseur·euse·s. Les animaux rampants ou à carapace sont leur totem. Si les Shadid cèdent facilement à la colère, tel un torrent sauvage, cela ne dure jamais longtemps, accordant facilement leur pardon.


Mais chaque fois que Peshka essayait de suivre l’enseignement d’une des voix, la sienne la trahissait. Un son interdit surgissait, ou encore un mélange étrange des deux voix. Elle était terrifiée à l’idée que Narak la Tortue vienne l'emporter loin des siens. Ce n’était qu’une histoire, mais pourtant, elle en avait peur. Elle souffrait aussi du rejet silencieux que les membres de sa famille lui imposaient. C’était pour la pousser à choisir, elle le savait, mais elle n'y arrivait pas. Mais ce soir, elle y serait obligée.


Peshka se promenait souvent sur la plage pour calmer sa colère. Elle écoutait le bruit des vagues, le cri des oiseaux, le craquement des arbres, le cliquetis des crabes, le crissement du sable. Pourquoi n’y avait-il que deux voix possibles ? Elle ne se souvenait plus exactement du mythe des origines. Une histoire de tempêtes soufflant les unes contre les autres, ne laissant que le chaos dans l’univers. Jusqu’à ce que les dieux et déesses les avalent, recrachant deux sons, qui façonnèrent les montagnes et les océans… Ou était-ce un raz de marée qui noya le monde, ne laissant que le bruit de l’eau et du vent pour reconstruire le monde ? Peshka n’avait jamais été convaincue par ces histoires. C’est pour cela qu’elle ne les écoutait qu’à moitié. Et pourtant, elle avait peur de Narak. Cette histoire, elle y croyait, même si elle en avait aussi oublié une partie. Elle s’assit sur le sable, écoutant le bruit des vagues pour noyer son chagrin. Elle ramassa des coquillages autour d’elle et les lança dans l’eau : éclatants petits bruits au milieu du roulement monotone. Rien ne pouvait être qu’une seule chose. Pourquoi choisir ? Elle replia ses genoux repliés, le front contre ses bras, sa vue se bruma de larmes. Elle devait choisir… Peshka soupira, se leva, regarda l’horizon comme pour y chercher une réponse. Mais ce fut une île qu’elle aperçut au loin… Une île ?  Non, il n’y avait jamais eu d’île à cet endroit. Sa vue lui jouait des tours, la fatigue sûrement. Elle ferma les yeux, puis les rouvrit. L’île était toujours là.  

Une île pouvait-elle apparaître, telle un rocher recraché par la mer ?


Peshka fut intriguée. Sa curiosité était toujours la plus forte. En s’approchant, elle remarqua que l’île n’était pas si loin. Elle aurait pu facilement y aller à la nage. Elle crut entendre des sons. Inconnus. Différents. Elle devait aller sur cette île. Mais elle ne savait pas nager. Une punition de sa tribu.  Pas de voix, pas d’apprentissage. Elle regarda l’île, incapable de la quitter des yeux. Peshka ne voulait plus retourner à son village sans avoir d’abord visité ce nouveau rivage. La cérémonie n’avait lieu que ce soir ; elle avait encore un peu de temps.

Si seulement j’avais un bateau… À peine formula-t-elle cette pensée qu’elle aperçut une forme sur la plage, une forme de barque. Elle courut pour vérifier. Oui, c'était un petit bateau de pêcheur, il y avait même des rames à l’intérieur. Elle ne se posa pas de questions, trop curieuse de pouvoir aller sur l’île mystérieuse. Elle poussa le bateau à l’eau, sauta dedans et commença à ramer. L’île n’était vraiment pas si loin, elle avait le temps d’y faire un tour et de revenir pour sa cérémonie du choix. Oui, elle allait choisir. Peshka regarda le rivage s'éloigner d’elle, et se demanda si peut-être elle pourrait échapper à Narak en restant cachée sur cette nouvelle île. Cette idée la fit sourire. Mais son sourire s’effaça rapidement. De l’eau… Pourquoi y avait-il de l’eau dans le bateau ? Elle se retourna. L’île était encore loin, enfin, plus loin qu’elle n’aurait pensé — avait-elle bougé ? Ce n’était qu’un peu d’eau, c’était sûrement normal. Elle devait seulement ramer plus vite. Mais l’eau continua de monter, de plus en plus rapidement. Peshka commença à s’étrangler de panique. Pourquoi n'avait-elle pas vérifié la barque avant de sauter dedans ? La plage était loin maintenant, et l’île aussi. Pourquoi le rivage était-il encore si loin ? Elle aurait dû y arriver depuis longtemps. Elle ne comprenait pas. Mais cela n’avait plus d'importance : la barque avait coulé. Peshka se débattit pour rester la tête hors de l’eau, pour hurler à l’aide. Mais aucun son ne sortit de sa gorge, qui se remplissait d’eau à chacune de ses tentatives. La cérémonie, le choix… c’était trop tard. Peshka sombra dans le silence de l’océan.


Inquiète de ne pas voir sa fille rentrer, la mère de Peshka courut vers la plage. Elle venait de se souvenir… Elle avait fait une terrible erreur.

Elle avait confondu les jours en inscrivant la date de naissance de Peshka sur le registre du village. Son anniversaire était hier et non aujourd’hui. La Tortue Narak, l’île des damnées…
Peshka était en danger.
Elle devait la retrouver au plus vite. La cérémonie ne pouvait plus attendre.

Mais il n’y avait personne sur la plage. Seulement l'océan et le ciel à perte de vue.

Aucune île pour interrompre l’horizon.