Une maman à croquer

Love Bites

"Morsure d'amour" - Aquarelle et crayons de couleur - Novembre 2024 @gentesia



J’ai enfin pu sortir de la maison. Je ne suis plus trop petit. Je me suis amusé dans le jardin : j’ai couru après les papillons, senti les fleurs et même grimpé dans un arbre. Enfin, pas très haut. J’ai eu peur en voulant redescendre. Heureusement, maman m’a entendu et est venue m’aider.

J’ai fait une grosse sieste au soleil dans l’herbe, puis aussi sur le canapé. J’adore faire des siestes, c’est l’un de mes moments préférés de la journée. J’aime aussi les câlins avec maman, courir partout, et manger... j’adore manger. 

Il faut que je fasse attention. J’ai renversé un vase, et maman m’a grondé très fort. J’ai eu peur et je me suis caché sous le lit. Elle s’est excusée d’avoir crié, mais m’a dit que je devais apprendre à être plus prudent. Maintenant, je n’ai plus le droit de grimper sur la bibliothèque.

Faut que je sois propre. Maman n’est pas contente depuis ce matin, car j’ai fait pipi là où il ne fallait pas. Mais je ne trouvais plus où faire, et j'avais tellement envie… Pourquoi ne puis-je pas faire pipi par terre ? Elle m’a promis une friandise si je deviens propre. Mais là, c’est l’heure de la sieste.

Je ne voulais pas faire mal à maman. On jouait, et tout à coup, sans comprendre pourquoi, une décharge d’énergie m’a parcouru. J’ai mordu son doigt au lieu de la ficelle qu’elle agitait. Elle a pleuré et maintenant son doigt est tout bandé. Son sang était bon par contre, aussi bon que ce qu’elle me donne à manger, mais un goût différent, presque meilleur.

Maman a perdu son doigt, celui que j’avais mordu. Il avait une drôle de couleur. Elle est partie de la maison pendant longtemps, et j’ai eu peur. J’ai cassé des objets en courant partout et abîmé des portes en essayant de sortir pour aller la chercher. Elle est revenue ce matin, mais sans son doigt. Est-ce de ma faute ?

Je grandis vite, je deviens plus fort. Maintenant, je peux grimper dans les arbres. Ce matin, j’ai même attrapé un oiseau. Je l’ai caché à maman, je ne suis pas sûr d’avoir le droit de manger entre les repas. Un monsieur est venu après la sieste, tout rouge, et a crié sur maman. Je crois que l’oiseau était son bébé. Maman m’a expliqué que je ne devais plus chasser dans le jardin. Mais c’est tellement meilleur que ses repas ! Je ne lui ai pas dit, je ne veux pas lui faire de peine.

Je n’ai plus le droit de dormir dans le lit avec maman. Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé. Je rêvais que je chassais et dévorais plein d’oiseaux. Maman m’a réveillé en hurlant et m’a donné un grand coup de pied pour me faire tomber du lit. J’étais furieux, j’ai bondi sur le lit, je crois que j’allais lui faire mal. Mais j’ai senti le sang, son sang. Elle a allumé la lumière, et une de ses jambes était toute griffée. Le matelas était couvert de sang, et de morceaux de chair. J’ai pas pu résister, j’en ai mangé quelques morceaux. Elle a vraiment bon goût ma maman.

Une dame est venue à la maison, et j’ai dû me cacher. Maman m’a dit de ne surtout pas sortir de ma cachette sinon la dame m’emmènerait loin d’elle, dans un zoo. Je ne sais pas ce qu’est un zoo, mais maman semblait terrifiée. Alors je suis resté sage, caché dans la serre. J’aime beaucoup la serre, les plantes, l’odeur de la terre. Il fait si chaud là-dedans. Maman ne marche plus très bien. Je crois que c’est pour ça que la dame est venue, à cause de sa blessure à la jambe.

Je n’ai plus le droit de sortir dans le jardin pendant la journée. Mais la nuit, je peux. Je vois très bien dans le noir, donc cela ne me dérange pas. La journée, je reste dans la serre pour profiter du soleil. Cela fait plusieurs jours que je ne peux plus aller dans la maison. Une amie de maman est venue me garder. Elle a peur de moi, je le sens. J’ai voulu lui faire un câlin, mais elle a reculé en disant : “Gentil petit, gentil petit, NON, ne t’approches pas.” Puis, elle m’a jeté mon repas et s’est enfuie. J’espère que maman reviendra vite.

Maman est revenue. On a fait un gros câlin. Je suis resté longtemps la tête sur ses genoux. J’ai léché sa cuisse longtemps aussi, pour lui dire que j’étais désolé qu’elle ait perdu le reste de sa jambe. Elle me dit que ce n’est pas de ma faute, qu’elle aurait dû faire plus attention, une histoire de vaccin… Je lui ai apporté un chat comme cadeau de bienvenue. C’est bon, les chats, meilleur que les oiseaux. Mais maman n’a pas aimé ce cadeau, elle m’a crié dessus : “Vilain, VILAIN ! Non, NON, NON, tu ne dois plus chasser !” Je n’ai plus le droit d’aller dans le jardin si je ne peux pas m’arrêter. Pourquoi ce n’est pas bien de chasser ? Je n’ai pas compris. Cela m’a rendu très triste que ma maman n’aime pas mon cadeau.

Je me cache sous la maison depuis plusieurs jours maintenant. Je ne veux pas qu’on m’emporte loin de maman. J’ai fait une grosse bêtise, je crois. Maman et moi sommes partis tôt avant que le soleil ne se lève, pour faire un tour dans les bois. Le jardin n’est plus assez grand. Quand j’étais petit, il me paraissait immense. Mais maintenant, je le traverse d’un seul bon. On fait donc des tours dans les bois, tôt le matin pour que personne ne me voie. Maman ne peut pas trop courir avec sa fausse jambe, alors je reste près d’elle. Mais, ce matin-là, j’ai senti un parfum si fort, si enivrant… Je n’ai pas pu résister. Je devais chasser. C’est comme si mon corps ne m’obéissait plus. Je voyais l’odeur flotter dans l’air, me guider vers ma proie. J’ai couru, bondi, et je l’ai attrapée. C'était un petit, il était succulent. Tout frêle sur ses quatre pattes. Ses jolies taches blanches sont devenues rouges, tout son pelage est devenu écarlate, presque comme le mien. Maman a hurlé, mais je ne pouvais pas m’arrêter. Elle a essayé de me l’enlever de la bouche, mais je déteste qu’on touche à ma nourriture.  Elle le sait pourtant. PERSONNE n’a le droit de toucher à ma nourriture. J’ai perdu le contrôle. J’ai arraché le bras de maman d’un seul coup de griffes. Je voulais juste la repousser. J’ai eu peur et je me suis enfui avec son bras. On ne gâche pas une bonne viande, maman me l’a toujours dit. Mais là, je crois que j’ai fait une grosse bêtise. Je vais rester sous la maison en attendant qu’elle vienne me chercher. Elle a déjà perdu une jambe, et elle en a eu une nouvelle. Elle aura un nouveau bras.

J’ai attendu longtemps, mais personne n’est venu. Puis, il y a eu des bruits lourds dans la maison, des cris. On me cherchait. Ce n’était pas ma maman. Personne ne connaît la cachette sous la maison, sauf maman. Alors je suis resté là, caché. J’ai fini par sortir discrètement cette nuit. Je dois faire attention, des gens avec des torches se promènent dans le quartier. Je crois que c’est pour moi. J’ai réussi à attraper quelques oiseaux, puis je suis retourné dans ma cachette.

Maman est revenue, enfin. Mais je ne comprends pas. Je lui ai arraché un bras, et maintenant, elle n’en a plus du tout. Une septicémie. Je ne sais pas ce que c’est, mais maman m’a dit que ce n’était pas ma faute, que c’était dans ma nature. Je suis une magnifique force sauvage, m’a-t-elle dit. Elle a beaucoup pleuré, beaucoup. Elle m’a dit qu’elle était désolée, puis je ne me souviens plus de rien. Juste une piqûre dans le cou. J’ai dû m’endormir sur ses genoux.

Il fait chaud, l’odeur des plantes et de la terre me réveille. J’ai un drôle de goût dans la bouche. J’ai du mal à me lever. J’ai faim, tellement faim. J’ai dû faire une grosse sieste. Je cherche maman, pour qu’elle me donne à manger, mais je ne trouve pas la porte. Je longe les fenêtres de la serre, mais il n’y a plus de porte. Je ne suis plus sûr d’être dans notre serre. Tout à coup, je vois Maman. Elle pleure beaucoup. Je crois qu’elle me parle, mais je ne l’entends pas. Des gens passent derrière la vitre, mais il n’y a plus de jardin derrière. Où suis-je ? Pourquoi ne puis-je plus sortir de la serre ? Pourquoi tant de gens derrière la vitre ? Pourquoi maman pleure-t-elle encore ? Je bondis, je veux briser la vitre. Je veux être avec maman. Elle pleure. Je veux lui faire un câlin. Promis, je serai gentil. Je ne chasserai plus. Je ne mangerai plus d’oiseaux, ni de chats, ni aucun autre animal. Ni même de morceaux de ma maman. Je serai le plus gentil des tigrous. Laissez-moi sortir, je veux SORTIR !